L’intelligence collective et le rôle des acteurs dans l’activation des ressources territo-riales

Traditionnellement la ressource territoriale est réduite à sa dimension naturelle à travers l’ensemble des matières naturelles connues dans le territoire, et que les hommes leur attribuent des propriétés. Elles désignent ainsi, les moyens dont disposent les individus pour mener à bien leurs actions et créer de la richesse Brunet et al (1993).  Pour Vergnolle Mainar (2006) ces ressources naturelles sont « considérées comme source de richesses et sont alors abordées sous l’angle de leur exploitation et des activités qu’elles permettent ».Cette vision considérée comme déterministe Lamara. H (2009) soutiennent que la richesse d’un territoire se mesurait à l’étendue des ressources de son sol et sous-sol. Plus le territoire est vaste, plus les richesses sont importantes et variées et plus le territoire est considéré comme puissant. L’analyse territoriale a permis de renouveler le contenu de cette vision traditionnelle. En s’intéressant aux dynamiques d’acteurs, le courant porté par Pecqueur. B et Colletis. G (1993) propose en effet une analyse dans laquelle la ressource n’est pas un donné mais un construit collectif basé sur la spécificité et l’ancrage. Ils distinguent alors entre, d’une part la notion « d’actif » et celle de « ressource », d’autre part, ils qualifient les actifs ou les ressources selon leur nature, « générique » ou « spécifique ».

La valorisation des ressources permet d’ouvrir des perspectives très larges au territoire, elle révèle aussi le degré d’implication des acteurs dans le processus de construction de celui-ci. Ainsi, les ressources spécifiques représentent l’empreinte et la singularité du territoire, de ce qui le distingue des autres. La valorisation des ressources spécifiques représente donc un processus de différentiation du territoire porté par ses acteurs, à travers la reconnaissance et l’identification de ressource porteuses de valeurs partagées, c’est ce qui permet d’enclencher une dynamique dans laquelle les populations locales tirent des avantages de manière à améliorer le cadre et les conditions de vie.

Les études pluridisciplinaires conduite par la Groupe de Recherche CNRS qui ont abouti à la proposition du concept d’intelligence territoriale en 1998 (Girardot, 2000) ont produit une évolution de la conception de territoire « d’un cadre naturel, plus ou moins contraignant, doté d’un patrimoine historique plus ou moins enrichissant » (Girardot, 2002) vers un écosystème dynamique que chaque communauté humaine co-construit en fonction de sa culture et de son intelligence collective. Sa « coévolution » (Sander Van der Leeuw, 1998) se fonde sur l’interaction entre une portion de surface terrestre et des communautés humaines. Dès 1952, sans avoir été entendu à l’époque, Jean Gottmann avait défini le territoire comme la résultante de l’action humaine sur un espace géographique et son cloisonnement. Le Groupe de Recherche « International Network of Territorial Intelligence » (GRDI INTI 20011-2014) a repris cette vision dynamique dont résulte une grande diversité de territoires dans le cadre de la coévolution de l’empreinte environnementale et de la culture humaine. Cette diversité évolue dans une logique multiscalaire, du local au global. Les territoires ne s’inscrivent pas seulement dans la proximité et la continuité, mais également dans une logique de réseaux commerciaux, industriels et numériques. Par exemple une oasis est seulement une enclave humide et verdoyante liée à la présence de sources au milieu d’un désert hostile si on oublie qu’elle doit son existence à son rôle d’étape caravanière sur une route commerciale (Girardot et Ormaux, 2014). A partir de la notion d’« aire d’action » (Burt, 1943) , R. Montenegro introduit les « territoires multiples » ou chaque individu intègre plusieurs territoires intraspécifiques en dehors de l’individuel (Montenegro, 2013)

Par ailleurs, la caENTI et le GDRI INTI, ont développé à partir du projet Mosaïque le concept de résilience lié à l’intelligence collective outillée par les technologies de l’information au sein des réseaux d’acteurs territoriaux, ou le territoire est pragmatiquement le lieu de coordination des acteurs et le lieu d’action des habitants « citoyens »

La conception co-évolutive de l’intelligence territoriale est confirmée depuis une dizaine d’années par le concept d’anthromes (Ellis, 2021) qui définit les types d’habitats anthropisés en fonction des caractéristiques de la biodiversité et des activités humaines. La diversité des anthromes montre que tous les territoires n’ont pas connu la même évolution au cours des douze derniers millénaires, ni la même transmission des informations et des connaissances.

La démarche collective de construction et de façonnage du territoire, basée sur les choix des modes de valorisation des ressources, et en impliquant une diversité d’acteurs, permet d’avoir une approche plus transversale et décloisonnée, ouvrant des perspectives de coopération entre les acteurs dont les finalités ne sont pas exclusivement marchandes mais aussi non marchandes Hachemaoui. B (2020).

La valorisation des ressources constitue, par ailleurs, un levier de développement pour les territoires non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan social et écologique, permettant ainsi, de renforcer la différenciation des productions et l’attractivité territoriale d’une part, et d’autre part, d’enclencher une dynamique économique territoriale novatrice et génératrice d’emplois et de richesse, favorable à une progression sociale des populations locales et respectueuses de l’environnement.

Le rôle des acteurs dans ce processus de valorisation territoriale est central. En effet, ils agissant et interagissent en système complexe pour s’approprier leur espace et le transformer grâce à des actions d’aménagement et de développement et des transformations socio-écologiques résilientes, mais aussi, ils créent des proximités principalement organisationnelles qui permettent la révélation des ressources spécifiques résultat de leur mobilisation, leur concertation et leur coordination autour de projets qui ne sont pas nécessairement matériels mais peuvent être une histoire, un mythe, une identité ou une valeur commune.

Cette complexité qui caractérise les relations qui lient les acteurs intervenant dans le territoire, vient du nombre et de la diversité de ces derniers mais aussi des rôles changeants qu’ils peuvent prendre. En effet, un acteur peut intervenir dans différents domaines et avoir plusieurs légitimités à la fois, c’est ce que certains appellent « acteurs à plusieurs casquettes ». Son action est alors liée aux différentes postures et rôles qu’il peut avoir. 

De nos jours, les rapports de force qui s’exercent entre les acteurs d’un territoire ne sont pas forcément de nature conflictuelle, mais plus souvent de nature constructive au sein desquelles de plus en plus d’acteurs ont la capacité de s’exprimer grâce aux mécanismes de gouvernance au sens d’une « coordination multiscalaire des acteurs privés et publics autour d’un projet en vue de résoudre un problème productif » Lamara. H (2009). Le territoire est ainsi façonné au travers des relations que ses acteurs entretiennent, ils constituent autant de pouvoirs et de contre-pouvoirs respectifs qui font équilibre. Sa dynamique, dépendra alors du degré de coordination entre ces acteurs, résultat du niveau de la gouvernance locale. En effet, la qualité du cadre institutionnel local et les mécanismes à travers lesquels s’exerce la gouvernance locale jouent un rôle déterminant dans le développement des proximités organisées entre les acteurs locaux dans une perspective d’intelligence collective qui associe les compétences de manière coopérative en vue de co-construire, de mettre en œuvre et d’évaluer des projets innovants et surtout répondent aux besoins des populations locales. Cette intelligence collective doit notamment intégrer les technologies de l’information et de la communication ainsi que les outils d’analyse pour recenser et traiter l’information au sein de systèmes d’informations territoriaux partagés, coopératifs et « intelligents » Girardot. J-J (2011).